Le premier âge du Fer est marqué par un phénomène de centralisation, de hiérarchisation et de manifestation ostentatoire du pouvoir qui atteint son apogée à la fin du VIe s. et dans le premier quart du V° s. av. J.-C. et qui touche la province sud occidentale du complexe culturel hallstattien (de la Bavière occidentale au Berry oriental). C'est dorénavant l'un des événements sociaux les mieux balisés de la pré- et protohistoire européenne. Des indices archéologiques récurrents suggèrent des relations significatives entre ces sociétés et les cités-États grecques et étrusques et, par conséquent, des logiques historiques transcontinentales.
Toutefois, ces approches restaient soumises à une déformation documentaire induite par le fait que l'archéologie repère et fouille, de préférence, les vestiges les plus spectaculaires. Or ceux-ci relèvent le plus souvent des élites sociales. Cet échantillon statistique largement biaisé, du point de vue sociologique, a pu être amélioré au cours des dix dernières années, à la faveur du développement de l'archéologie préventive qui a, enfin, permis de révéler la complexité de la trame des établissements ayant existé à l'époque. L'Action Collective de Recherche "Fonction, hiérarchie et territoire des sites d'habitats hallstattiens de France orientale" (810-450 av. J.-C.), que j'ai coordonnée de 2003 à 2006, a intégré toutes ces données en cherchant à saisir l'ensemble des vestiges sur un espace géographique très dilaté. Une typologie fonctionnelle hiérarchisée allant de la ferme à la ville est en cours d'élaboration, condition indispensable pour mettre en évidence la configuration des réseaux de sites dont la datation a été revisitée en tenant compte de résultats de l'analyse des corpus céramiques. Par ailleurs et dans la continuité des travaux de l'ACR, deux monographies de sites majeurs sont attendues et espérées à moyen terme : celle des fouilles anciennes du Britzgyberg (Haut-Rhin) pilotée par A.-M. Adam, et la publication des fouilles de Bragny-sur-Saône (Saône-et-Loire) dirigée par J.-L. Flouest. Pour ce dernier cas l'effort a porté sur une révision complète de l'iconographie (mises au net des plans et coupes et dessins de plusieurs centaines d'objets).
Désormais, le dossier documentaire sur lequel s'appuiera l'étude est constitué ; il est d'excellente qualité et augure bien de la future publication.
L'ACR a donné également les moyens d'élargir le cercle initial du groupe d'étude de l'UMR 7044 sur la céramique du premier âge du Fer d'AlsaceLorraine, animé par A.-M. Adam, l'étendant à tout le quart nord-est de la France. Lors de plusieurs séminaires, la confrontation des corpus et des idées sur les classements typologiques a permis d'affiner les propositions initiales pour aboutir à une terminologie et des normes de classement communes qui contribuent d'une part à homogénéiser les présentations et d'autre part à les rendre plus lisibles car comparables. Cet effort significatif n'a toutefois pas encore le degré de précision du Dicocer des collègues du midi de la France dont M. Py explique ici la genèse et les principes d'élaboration, en raison notamment de la rareté des corpus céramiques découverts en contextes stratigraphiques. Néanmoins, il concrétise une étape clef vers la finalisation de ce processus qui reste un objectif à moyen terme. P. Brun évoque à son tour les questions méthodologiques liées à l'étude des corpus céramiques ; il rappelle les principes fondamentaux de la typologie, posés par J.-C. Gardin en 1979. Il souligne également, pour le regretter, que les progrès scientifiques dans notre discipline ne sont pas toujours linéaires et qu'après les avancées théoriques et méthodologiques de ces trente dernières années, des régressions se font jour sur ces plans-là. Il convient donc de les dénoncer et surtout d'y remédier en ne perdant pas de vue que les «fondements plus rigoureux aux plans théoriques et méthodologiques sont indispensables pour réussir le changement d'échelle chronologique et spatial que notre discipline doit opérer pour obtenir des résultats d'ordres sociologiques et historiques plus pertinents » (Brun dans ce volume).
Les fouilles préventives de l'Yonne et du Dijonnais (R. Labeaune) ont livré des ensembles clos importants pour les périodes du Ha D2-D3 ; celles se rattachant au Hallstatt C et D1 sont plus rares et moins fournies et donc moins solidement établies.
Les séries du complexe aristocratiques Vix/le mont Lassois font l'objet d'un réexamen par D. Bardel. Son étude offre pour la première fois un panorama sinon exhaustif du moins très représentatif des productions du site. La céramique de LTA si elle ne semble pas totalement absente du mont Lassois, reste difficile à identifier et est de peu de poids en termes de NMI et de représentativité dans le corpus des fouilles anciennes ou modernes. Nous ne suivons pas totalement D. Bardel dans son découpage chronologique puisqu'il place le début de LTA dans la première moitié du V° siècle av. J.-C., se démarquant ainsi de l'opinion très largement majoritaire des auteurs qui la placent vers le milieu du V° siècle av. J.-C. Considérons donc les propositions de David Bardel et Régis Labeaune comme liminaires et susceptibles dans le futur de connaître des modifications importantes. Plus discutable est l'identification de quelques types céramiques, certains ubiquistes, que D. Bardel attribue à la fin du Ha C et au début du Ha D. Si cette information venait à être confirmée par des découvertes nouvelles en contextes clos ou stratifiés, elle serait assurément d'importance pour l'histoire du complexe aristocratique de Vix/le mont Lassois. L'étude préliminaire (la publication exhaustive du corpus est en cours) de la tournéecannelée du mont Lassois (I. Balzer) permet de confirmer l'absence de forme caractéristique de LTA tout en soulignant l'originalité des types pour le Hallstatt. Les décors de cannelures multiples caractérisent la série vixeenne, ce qui confirme son caractère de production locale. À Vix, toujours, l'analyse de la céramique des Herbues permet de revenir sur la nature de la structure en apportant un complément décisif à l'interprétation cultuelle de l'enclos.
La publication du corpus céramique de Bragny-sur-Saône (fouilles Flouest de 1986-1989) était attendue depuis longtemps ; il est présenté pour la première fois par ensembles clos. Ceux-ci, pour une très large part d'entre eux, se rattachent à la phase récente du site, c'est-à-dire LTA. La synthèse des groupes céramiques appartenant à la phase ancienne (Ha D2-D3) reste à opérer.
En région Centre, la céramique du site de Bourges (milieu du VIe-fin du Ve av. J.-C.) et des sites d'habitat choisis dans un environnement de 25 km de rayon autour du site "princier" font l'objet d'une première véritable synthèse par L. Augier. Pour construire sa typologie, l'auteur associe aux critères typologiques formels des critères techniques intrinsèques. Si la céramique du Ha D3 et du LTA est maintenant bien connue, celle des périodes antérieures du Ha D1 et du Ha D2 est mal connue en raison des lacunes documentaires. Pour la culture Aisne-Marne (J.-P. Demoule, S. Desenne, F. Gransar), une nouvelle synthèse prenant en compte les fouilles préventives les plus récentes (15 sites Ha D3-10 LTA) de la vallée de l'Aisne est proposée à partir d'une sériation des corpus céramiques d'habitat. Ces informations complètent et confirment les observations menées sur le mobilier des nécropoles. Les auteurs rappellent que le passage Hallstatt-La Tène est marqué dans la culture Aisne-Marne par une rupture historique majeure qui n'est pas encore complètement expliquée.
Pour le Gâtinais, l'étude de D. Simonin, E. Frénée, H. Froquet montre l'originalité du faciès pour le début de l'âge du Fer et les convergences avec le confluent Seine/Yonne pour la fin de la période. En Alsace, les tombes du Ha C-D1 ont livré du mobilier céramique mais certaines formes seulement sont représentées, mettant clairement en évidence des choix dictés par des raisons d'ordre social, cultuel et/ou religieux. Des fouilles récentes conduites sur une terrasse du Britzgyberg/Buergelen ont fourni des ensembles céramiques bien calés dans le Ha Dl par la présence de fibules serpentiformes (M. RothZehner, A. Boyer). Cette série de références pour la haute Alsace permet une relecture du corpus céramique des fouilles anciennes du Britzgyberg en isolant les formes des périodes antérieures et postérieures au Ha D1 (H. Delnef). L'habitat de hauteur de Breisach (1. Balzer), situé sur la rive droite du Rhin, face à Colmar, offre, quant à lui, un faciès céramique très proche de celui du Ried alsacien ; son occupation perdure à LTA.
Des synthèses régionales, extérieures à la zone d'étude de l'ACR, forment le chapitre conclusif de ce livre (F. Verse, G. Stegmaier, O. Nakoinz, I. Balzer, Ruffieux/Mauvilly). Elles balayent la zone moyenne du Westhallstattkreis et sont autant de références comparatives pour des cultures limitrophes de la France orientale.
La céramique hallstattienne de Suisse occidentale était jusqu'à y a peu, fort mal documentée. Les sites étudiés sur le tracé de l'autoroute Al dans le canton de Fribourg (M. Ruffieux, M. Mauvilly) permettent de rééquilibrer les connaissances jusqu'alors concentrées en Suisse orientale.
Les groupes de céramiques décorées du Bade-Wurtemberg du Ha C-D1, dont le plus connu mais aussi le plus important est celui d'Alb Hegau, sont l'objet d'un réexamen par G. Stegmaier. Le croisement des données tirées des contextes funéraires et d'habitats stratifiés comme La Heuneburg aboutit à une typochronologie renouvelée et affinée, présentée de manière très claire et didactique sous forme de tableaux synoptiques.
O. Nakoinz, quant à lui, propose une nouvelle lecture des assemblages céramiques déjà bien connus de l'Hunsrück-Eifel-Kultur. L'originalité des groupes céramiques de l'H.E.K a maintes fois été soulignée, cependant l'auteur pose à son sujet une question de fond : cette originalité traduit-elle l'existence d'un style local ou est-elle l'expression d'une entité culturelle ? O. Nakoinz répond à cette interrogation en mettant en oeuvre une analyse rigoureuse reposant sur une classification hiérarchisée des assemblages mobiliers par unités géographiques. Il conclut à l'existence de différents styles céramiques mais ne retient pas l'explication d'entités culturelles à l'origine du faciès.
Au nord-est de l'Hunsrück-Eifel-Kultur, pour la Westphalie et la Hesse, F. Verse a mis en évidence dans la culture matérielle d'une manière générale et dans l'évolution des types céramiques plus précisément, la perméabilité de ces régions aux influences qui suivent un flux ouest-est. Ce flux culturel est dominant au Hallstatt final mais il n'efface pas pour autant certains particularismes locaux perceptibles dans la culture matérielle.
Enfin, il n'est pas inutile de revenir aux principes définis par J.-C. Gardin en 1979 (temps, lieu, fonction), évoqués plus haut. Ils permettent de mieux évaluer la portée scientifique de ce programme de recherche. Les acquis en matière de typochronologie sont importants, bien qu'à des degrés divers selon les régions étudiées. Avec cet opus, des synthèses régionales mais aussi par site, inédites pour la plupart, se trouvent réunies en un même volume et mises à la disposition des chercheurs. Chez les céramologues, le constat est entériné de la généralisation des méthodes de quantification des corpus céramiques (poids, nombre minimum d'individus, valeur statistique du corpus, etc.) mais aussi plus ponctuellement de leur sériation. Ces approches apportent, véritablement, la rigueur scientifique qui manquait par le passé à ce type d'étude. Ici, la plupart des articles abordent plus ou moins directement la question des groupes culturels qui renvoie à celle, fondamentale, des identités culturelles et de leur transmission ; cette problématique souligne tout l'apport potentiel des études céramiques à leur définition. C'est un champ de recherche qu'il faudra investir plus largement comme celui, non moins riche, de la contribution des études céramiques à la caractérisation fonctionnelle et hiérarchique des sites d'habitat.
Notre discipline souffre depuis quelques années d'une tendance à la régression des exigences méthodologiques trahissant un certain manque de maturité, régression à laquelle on pensait avoir définitivement tourné le dos. Or, en parcourant ce livre, on mesure l'impressionnant progrès des connaissances réalisé sur la céramique hallstattienne.
Bruno CHAUME
Chargé de Recherche au CNRS, UMR 5594, ARTeHIS